L'histoire derrière le roman

Une histoire découverte en Afrique

Lorsque j'ai rencontré celle qui allait devenir mon épouse, elle venait d'arriver en Belgique après avoir passé sa jeunesse au Katanga, au Congo. Lors de notre première rencontre, nous avons parlé de l'Afrique et déjà évoqué l'idée d'y retourner un jour ensemble.
Quelques années plus tard, cette possibilité est devenue une réalité professionnelle.

En 1979, encore cadet de la marine marchande, mon premier voyage m'a conduit vers le Congo, après des escales à Dakar, Freetown, Monrovia, Lower Buchanan, Abidjan, Boma et San Pedro. Ce premier contact avec l'Afrique devait profondément marquer mon parcours.

Après une première carrière en mer, je suis retourné au Congo en 1989 comme directeur régional de l'Agence Maritime Internationale (AMI), responsable des activités de shipping dans les ports de Matadi, Boma et Muanda.
Les événements politiques de la fin de 1991 interrompirent temporairement les activités maritimes au Bas-Congo.
Après avoir fait tout mon possible pour protéger les employés et les marchandises, je fus nommé Executive Director de l'AMI en Tanzanie. C'est à ce moment que mon histoire personnelle a rencontré celle du roman.

Les Belbases et la découverte de Tabora

En Tanzanie, l'AMI était gestionnaire des Belbases de Dar es Salaam et de Kigoma.
C'est en prenant mes fonctions que j'ai découvert l'histoire de ces installations et, derrière elles, celle de la campagne militaire belge en Afrique orientale pendant la Première Guerre mondiale.

À Dar es Salaam, la visite du monument de l'Askari m'a conduit à m'intéresser à ces soldats africains et à ceux qui, venus du Congo, avaient participé à la progression de la Force publique jusqu'à Tabora.
Peu à peu, une histoire beaucoup plus vaste est apparue.
Les bâtiments de Kigoma, sa gare coloniale, son port, les anciennes installations, mais aussi Ujiji et le lac Tanganyika étaient encore pour moi des lieux bien réels.
J'ai navigué sur le Liemba, ancien Graf von Götzen, et parcouru à plusieurs reprises cette région.
J'ai également connu Boma et Matadi, visité Kinshasa, Kigali et Bujumbura, et effectué la route entre Bujumbura et Kigoma.
Ces lieux ne sont donc pas seulement des noms sur une carte dans mon roman. Beaucoup d'entre eux ont été observés, parcourus ou vécus personnellement.

Le jour où les porteurs sont devenus le centre de l'histoire

Mais c'est une autre image qui allait finalement donner naissance au roman.
Dans les ports, j'ai vu les stevedores africains transporter sur leurs épaules des milliers de tonnes de sacs de nourriture, puis charger wagons et camions malgré la chaleur et des conditions de travail difficiles.
Et j'ai parfois entendu, parallèlement, que " l'Africain est paresseux ".
Le contraste entre ce préjugé et ce que je voyais de mes propres yeux m'était insupportable.

J'ai commencé à comprendre autrement le rôle des porteurs africains de la Première Guerre mondiale.
Derrière les cartes militaires, les mouvements de troupes et les noms des officiers se trouvait une réalité humaine immense : des dizaines de milliers d'Africains mobilisés pour transporter les vivres, les munitions et le matériel nécessaires aux armées.
Sans eux, les campagnes militaires n'auraient tout simplement pas été possibles. Et sans ces hommes et ces femmes, l'histoire des Belbases elles-mêmes aurait été différente.

Pourquoi un roman plutôt qu'un livre d'histoire ?

À la fin de 1994, les Belbases perdaient progressivement leur raison d'être.
L'insécurité au Congo et au Rwanda avait provoqué une forte diminution des trafics, tandis que l'évolution du droit maritime international et la signature de la convention UNCLOS annonçaient également une nouvelle époque. Je ressentais alors une certaine urgence.
Une histoire déjà peu connue risquait de disparaître davantage encore avec les lieux et les personnes qui en conservaient la mémoire.
L'idée du roman a commencé à mûrir à cette époque.
Elle allait pourtant attendre ma retraite avant de devenir un manuscrit.

J'ai choisi la fiction historique plutôt qu'un récit documentaire parce que je voulais permettre au lecteur de vivre l'histoire, et pas seulement d'en connaître les faits.
Les personnages sont fictifs, de même que certains dialogues. En revanche, les lieux, les descriptions géographiques et climatiques, les dates et les principales actions militaires s'appuient sur la réalité historique.

Quatre regards sur une même histoire

Le roman est construit autour de quatre personnages principaux.

  • Armand De Bruyne, jeune officier belge, commence sa carrière dans la Force publique d'une manière qui fait écho à mon propre début de carrière comme officier de marine. À travers lui se développe progressivement une prise de conscience : la prétendue « mission civilisatrice » ne résiste pas toujours à la réalité du terrain.
  • Franz Becker, officier allemand, permet de regarder cette même période depuis l'autre côté du conflit. Ayant vécu et travaillé au Congo comme en Tanzanie, j'ai voulu éviter une vision uniquement belge de la période coloniale.
  • Bakonga représente l'Africain ordinaire pris dans une situation qui le dépasse. Son principal objectif n'est pas de changer le monde qui l'entoure, mais de survivre, de préserver les siens et de défendre, autant que possible, sa façon de vivre. Il doit composer avec des autorités et des événements qu'il ne maîtrise pas, en sachant que la moindre erreur peut mettre en danger sa propre existence ou celle de ses proches. À travers lui apparaît le dilemme de nombreux Africains confrontés à l'autorité coloniale : obéir lorsque cela est nécessaire pour survivre, tout en cherchant à préserver leur famille, leur communauté et leurs repères.
  • Katala, enfin, donne une place centrale à la femme africaine. Elle n'est pas seulement celle qui accompagne ou soutient les hommes : elle est elle-même une force sur laquelle les autres peuvent compter. Sa résistance, son courage et sa capacité à affronter l'adversité sont profondément liés à la connaissance de son environnement et aux savoirs transmis de génération en génération. Elle connaît les plantes, leurs propriétés médicinales, les ressources de la brousse et les moyens de soigner ou de subsister lorsque les ressources viennent à manquer. Ce savoir, souvent invisible aux yeux de ceux qui arrivent de l'extérieur, constitue une véritable forme de pouvoir.
    Katala incarne ainsi une résilience silencieuse mais exceptionnelle. Là où les hommes sont emportés par la guerre, les déplacements et les décisions des autorités, elle s'efforce de maintenir la vie, de soigner, de nourrir et de protéger les siens. Elle représente cette force souvent oubliée des femmes africaines, gardiennes d'un savoir pratique et ancestral, capables de s'adapter à des situations extrêmes sans jamais renoncer à leur dignité.
Ces personnages sont fictifs. Ils ne cherchent pas à représenter des personnes historiques précises, mais à donner un visage et une voix à des expériences humaines qui, autrement, resteraient anonymes.

Une recherche entre archives et terrain

Pour reconstruire cet univers, j'ai consacré plusieurs années à la recherche.
Le travail s'est appuyé notamment sur des livres historiques, des archives, des photographies, des cartes anciennes, des journaux de guerre et des documents coloniaux, ainsi que sur les archives liées aux Belbases.
Les lieux eux-mêmes ont également constitué une source importante.
Dar es Salaam, Kigoma, le lac Tanganyika, Ujiji, Boma, Matadi, Tabora, Usumbura, Bujumbura et Kigali ne sont pas seulement des décors. Ils font partie de mon expérience personnelle de l'Afrique. Cette connaissance du terrain m'a également permis d'accorder une attention particulière aux distances, aux itinéraires, au climat, aux paysages et aux difficultés concrètes des déplacements.

Une histoire racontée depuis plusieurs points de vue

Je suis originaire de Gemmenich, une commune située aux trois frontières de la Belgique, des Pays-Bas et de l'Allemagne. Cette situation particulière m'a peut-être donné très tôt le goût de regarder une même histoire depuis plusieurs côtés.
Dans ce roman, je ne voulais donc pas raconter uniquement une histoire " belge ". Je voulais faire entendre plusieurs regards : belge, allemand et africain.
Je suis conscient de la difficulté pour un auteur européen de raconter la vie de personnages africains. Je n'ai pas la prétention de parler à leur place. J'espère cependant que les nombreuses années passées en Afrique, ainsi que les contacts et discussions avec mes collègues africains, m'ont permis d'acquérir une certaine compréhension de leur réalité et de leur culture.
Mon souhait est avant tout de susciter la curiosité et le respect, et de laisser au lecteur la liberté de se forger sa propre opinion.

Pourquoi le titre "Les porteurs de l'Histoire" ?

Le titre résume finalement ce qui se trouve au cœur du roman.
La Première Guerre mondiale en Afrique a souvent été racontée à travers les campagnes militaires, les officiers et les décisions stratégiques.
Mais derrière chaque déplacement d'une armée se trouvaient des milliers de porteurs. Ils transportaient la nourriture, les munitions, les équipements et tout ce qui permettait aux troupes d'avancer. Leur effort fut immense. Beaucoup moururent de maladie, d'épuisement, de faim ou des conséquences de cette mobilisation forcée.
La gloire militaire a retenu les noms d'une centaine d'officiers. Les dizaines de milliers de Congolais qui ont rendu ces campagnes possibles sont, eux, restés largement anonymes.
C'est cette disproportion de la mémoire que ce roman cherche à interroger.

Une mémoire qui relie deux époques

Le prologue et l'épilogue du roman se déroulent autour des Belbases contemporaines. Ce choix n'est pas fortuit.
En observant les travailleurs des ports de Dar es Salaam et de Kigoma, j'ai retrouvé dans leurs gestes quelque chose qui faisait écho aux porteurs de la Grande Guerre : la force physique, l'endurance, la chaleur, les charges lourdes et cette capacité à faire fonctionner un système dont ils restent souvent les acteurs les moins visibles. Cette continuité m'a profondément marqué.
Sans les askaris et les porteurs, la campagne militaire belge en Afrique centrale et orientale aurait été impossible. Et sans cette campagne, la Belgique n'aurait jamais disposé des Belbases et d'un second accès à la mer pour le Congo.
C'est pourquoi le roman ne se termine pas vraiment lorsque les armes se taisent. Il se termine avec une question de mémoire :
Qui se souvient encore de ceux qui ont porté l'histoire ?

Vingt-cinq ans pour arriver au manuscrit

Le scénario du roman a mûri lentement, entre 1995 et 2020.
Ce n'est qu'à ma retraite que j'ai commencé véritablement l'écriture. Trois années de recherches et de rédaction ont ensuite été nécessaires pour transformer cette idée ancienne en manuscrit.
Le texte a connu des dizaines de versions et a été relu par mes proches.
Ce long travail n'avait pas pour objectif de reconstituer uniquement une campagne militaire. Il s'agissait de faire revivre une époque, ses lieux et ses hommes, mais aussi de rendre une place à ceux dont les noms ne figurent presque jamais dans les récits de la guerre.
Les porteurs de l'histoire est né de cette volonté : raconter une histoire peu connue, avec ses zones d'ombre et ses contradictions, mais surtout avec les hommes et les femmes qui l'ont vécue.